Politique énergétique et géopolitique européenne [édité].

Aujourd’hui, les Européens ont une empreint écologique trop importante qui constitue une menace pour notre avenir. Une large partie de cette empreinte est due à nos dépenses énergétiques qui proviennent essentiellement du pétrole et du gaz. Or, ceux-ci favorisent le changement climatique du fait de la production de CO2 lors de leur combustion (en particulier pour le pétrole). 
Pour lutter contre le réchauffement climatique, il est nécessaire de diviser par quatre nos émissions de CO2 et donc de réduire drastiquement notre consommation énergétique. Outre les énergies renouvelables, ce sont les gains en efficacité énergétique, en économies d’énergies qui nous permettront de réaliser cet objectif comme le propose l’association Négawatt. Si son scénario est destiné  à la France, sa philosophie est applicable à toute l’Union européenne et elle doit être appliquée.

La réalisation de ce scénario à l’échelle de l’UE ne serait pas sans conséquences géoéconomiques et géopolitiques, loin de là. Aujourd’hui, la dépendance énergétique de l’UE est colossale avec un taux égal à 53,9 % : on passe d’un État exportant plus d’énergie qu’il n’en importe avec le Danemark (-18,8 %) à un autre État comme Malte qui importe la totalité de ses besoins.
En 2010, l’Union européenne a importé 16 621 828 térajoules de gaz et 906 461 000 tonnes de pétrole brut et de produits pétroliers. La Russie représente ~25 % de nos importations dans les deux cas, suivie de la Norvège (9,11 % pour le pétrole mais 23,41 % pour le gaz). Pour le pétrole suivent la Libye (6,56 %), l’Arabie Saoudite (3,71 %), le Kazakhstan (3,43 %), l’Iran (3,31 %) entre autres. Pour le gaz suivent l’Algérie (11,95 %),  le Qatar (7,12 %), le Nigéria (3,03 %), etc.

En diminuant nos besoins énergétiques, nous diminuons nos importations, ce qui nous permettrait de reconquérir une large partie de notre souveraineté énergétique qui conditionne une partie de notre politique étrangère. De fait, nous lutterions de manière efficace contre les tentatives de la Russie de retrouver son hégémonie sur l’Europe de l’est en jouant sur le levier diplomatique mais également militaire en impactant le budget de État russe qui dépend en bonne partie des importations bien qu’elle puisse basculer ses exportation vers d’autres clients, la Chine en particulier.
Pour la Norvège, il n’est pas nécessaire de vouloir l’abaisser car elle ne fait pas pression sur l’Union européenne. De plus, les réserves norvégiennes sont de plus en plus faible et devraient s’épuiser d’ici dix à vingt ans d’après les chiffres fournis par BP (calcul personnel, BP Statistical review of world energy 2011)1.
Les autres États exportateurs se situent dans l’arc de crise qui court de l’Afrique de l’ouest à l’Inde. Les conflits y sont nombreux, les États instables : cela nécessite une vigilance particulière bien que les menaces directes sur les lignes d’approvisionnement soient faibles (piraterie) à l’exception d’une possible fermeture du détroit d’Ormuz par l’Iran en cas de guerre. C’est pourquoi une réduction de la consommation serait des plus intéressantes car elle nous permettrait de nous passer de ces États (certains dirigés par des dictatures) bien d’autres intérêts économiques soient présents.

Pour conclure, l’Union européenne a tout intérêt à appliquer le scénario Négawatt à son échelle afin d’accomplir deux objectifs de manière contiguë : la lutte contre le réchauffement climatique et une amélioration de son poids diplomatique. De plus, une telle politique devrait être créatrice de nombreux emplois non-délocalisables et de croissance avec une amélioration du pouvoir d’achat.

1. A l’occasion d’un échange de courriels, Philippe Rekacewicz, cartographe du Monde diplomatique, laisse entendre que les réserves seraient plus importantes du fait des découvertes récentes au large du Finnmark et de la hausse des tarifs qui permet d’exploiter des réserves non rentables jusqu’à présent. Il est donc probable que les réserves permettent une exploitation jusqu’en 2040 au moins.




Sources :


Site de l’association Négawatt.
Base de données Eurostat sur les importations d’énergie.
BP Statistical review of world energy, BP, juin 2011.

Jean-Pierre Chevènement et l’énergie nucléaire : une grosse erreur (à mon avis).

Dans un petit message posté sur son bloc-note, Jean-Pierre Chevènement réaffirme son soutien à l’énergie nucléaire en taclant une fois de plus l’Allemagne. Si certaines de ses analyses sur l’euro, l’union européenne, l’industrie sont très interéssantes, je pense qu’il fait une erreur grossière ici. Je vais répondre point par point à son billet.

1. « La décision de sortir du nucléaire, que les Verts veulent imposer au PS, serait suicidaire pour la France. »  
Il me parait improbable que le PS soit obliger de s’aligner pour des raisons d’alliance politique sur la position antinucléaire de EELV. En effet, les Français accordant une place de plus en plus importante à l’écologie et donc au nucléaire, surtout depuis l’accident de Fukushima, il est normal que les Socialistes se posent la question.

2. Pour J-P Chevènement, le maintien du nucléaire est une question d’intérêt national pour deux raisons :
  • « celui de notre approvisionnement énergétique »
  • « celui d’une des rares filières technologiques d’excellence, où la France se trouve au premier rang mondial » 
   Avec 75 % de la production d’énergie électrique françaisea, le nucléaire est effectivement très important et son bon fonctionnement est réellement une question d’intérêt national. Mais quand on sait que le combustible provient de pays étrangers comme le Niger, nous ne sommes donc pas indépendant énergiquement. De plus, l’insécurité de la région comme le montre l’enlèvement de plusieurs employés d’AREVA amène une implication militaire et diplomatique française dérangeante pour certains (appui à des dictatures, Françafrique…). 
Si la France est dans le peloton de tête en matière de technologie nucléaire, je ne suis pas certain que cela soit désormais ou du moins à moyen terme un atout. En effet, le coût croissant de la filière nucléaire (coût de la technologie EPR élevé comme le montre l’exemple du réacteur Olkiluoto 3b, coût du traitement/stockage des déchets, du démantèlement des centrales, de la dépollution des terrains) alors que celui des énergies renouvelables ne cesse de baisser pose problème. Il faut aussi ajouter que ce leadership technologique n’assure pas la réussite des contrats, loin de là comme l’échec aux Émirats arabes Unis le prouve.
En terme de politique industrielle, si l’État souhaite soutenir un tissu de PME/PMI plus développé, plus solide, il me parait plus intéressant de soutenir la filière du développement durable dont le potentiel en terme d’emplois me parait plus important que celle du nucléaire dont les besoins humains et financiers nécessitent de grands groupes. Malheureusement, le retard de la France par rapport à des pays comme l’Allemagne, le Japon, la Corée ne nous permettra vraisemblablement pas d’obtenir une supériorité technologique comme celle que nous avons aujourd’hui avec le nucléaire. De surcroit, les technologies « vertes » requièrent des quantités croissantes de terres rares dont la production est contrôlée à hauteur de 90 % par la Chine bien qu’elle ne dispose « que » de 50 % des réserves mondiales. Mais on peut espérer contrebalancer cette domination chinoise grâce à une politique de long terme mais la France ne sera pas indépendante sur cette ressourcec.


3. « Fukushima a d’abord été un accident naturel lié à la vague du tsunami qui a noyé les centrales de refroidissement. Aucune décision ne peut être prise en la matière sous le coup d’une émotion même légitime. Le choix de l’Allemagne est désastreux pour l’Europe et d’abord pour elle-même. C’est le charbon qui va remplacer le nucléaire. Bonjour le CO2 ! ».
Si la précipitation est souvent mauvaise, la politique de soutien au développement durable par l’Allemagne depuis Tchernobyl ne permet pas de dire que le gouvernement allemand se lance dans le vide. Par contre, le revirement de Mme Merkel et le plan proposé sont effectivement criticables et critiquésd. A priori, les énergies renouvelables pourraient donc suppléer à la fin du nucléaire allemand. 
Le fait que que l’accident de Fukushima soit d’origine naturelle incite à dire fort logiquement que le renforcement de la sécurité des centrales face à tous les risques pourrait suffir. Mais cela ne règle pas les autres problèmes soulevés, l’abandon à terme est donc logique à moins que l’on puisse maitriser la fusion nucléaire qui semblerait prometteuse (mais d’ici quelques décennies).
Le remplacement par le charbon n’a rien d’évident car l’Allemagne peut utiliser le gaz et les énergies renouvelables à la place, minimisant ainsi les émissions de gaz à effet de serre. Enfin, la filière nucléaire rejette du CO2 : construction, entretien des infrastructures de production, déplacement des employés, traitement et stockage des déchets sur des centaines, des milliers d’années. 


La dépendance extrême de la France pour le nucléaire ne peut nous permettre de sortir du nucléaire d’ici d’aussi brefs délais qu’une Allemagne peut-être trop optimiste (2022) ou la Suisse. Mais la France doit soutenir la création d’une filière solide dans le domaine du développement durable, d’ailleurs EDF ou GDF-Suez, groupes nucléaires se sont déjà lancés dans les énergies renouvelables. Nous devons suivre le scénario négawatt en finançant la construction de bâtiment HQE voire passifs et surtout en rénovant l’isolation du bâti déjà construit. Il faut repenser l’urbanisme en arrêtant de séparer quartiers d’habitations, commerces (en particulier les grandes surfaces) et industrie (pas trop nuisante non plus). L’organisation et le soutien au niveau européen des réseaux ferroviaires et fluviaux doit être un objectif.


Notes.

a. 410 des 542 TWh de la production électrique brute française en 2009, Commissariat général au développement durable.
b. « Olkiluoto 3, le premier réacteur européen mis en chantier depuis la catastrophe de Tchernobyl, est toujours en cours de construction. Avec quarante-deux mois de retard et un dépassement budgétaire de 90 %, ce réacteur est embourbé dans un contentieux amer entre Areva et l’opérateur finlandais. » Praful Bidwai, »Atome contre biodiversité à Jaitapur », Le Monde diplomatique, janvier 2009.


c. Olivier Zajec, « Comment la Chine a gagné la bataille des métaux stratégiques », Le Monde diplomatique, novembre 2010.

d. Le Monde, 06 juin 2011. 

Liens. 

France, Japon & développement durable.

Différents séismes et tsunamis (dont principalement le dernier en date, celui du 11 mars 2011) ont amené la destruction ou le ralentissement des centrales nucléaires japonaises, entrainant de facto une pénurie d’énergie électrique. La menace sismique étant élevée, la construction de centrale nucléaire au Japon est une absurdité, un manque total de prise en compte des risques dans un pays qui ne connait que trop bien les effets nocifs du nucléaire1. Bien qu’il aurait été difficile de remplacer une telle source d’énergie si ce n’est par des moyens bien plus polluants (charbon), la question ne se pose pas quand on sait que le nucléaire ne couvre que 29 % (soit 45 000 MW) des besoins énergétiques du Japon (qui a besoin de 8 500 kWh/an/personne contre 7 400 kWh pour la France en 2009)2.


Les énergies renouvelables ne représentent que 10 % de la capacité énergétique du Japon2, la France produit en 2008 14,4 % de son électricité à partir d’énergies renouvelables, la Lettonie 41,2 %, l’Islande 109,4 % (géothermie)3. Même si le Japon est en retard en terme de production, cela n’est absolument pas le cas en terme de R&D. En effet, les entreprises japonnaises, entre 2000 et 2005, ont déposé 23 % des brevets concernant l’éolien (second derrière l’Allemagne), 50 % (1er mondial) pour le photovoltaïque et 60 % (1er) pour la pile à combustible4. Aussi, si le Japon ne dispose pas actuellement d’une capacité gigantesque en terme de production, il a les capacités techniques pour les augmenter de manière conséquentes et de se maintenir en tête du secteur industriel le plus prometteur.


Malgré tout, si les énergies renouvelables sont un moyen de rendre plus ou moins indépendant énergiquement, il reste un problème de taille. En effet, la Chine dispose de plusieurs atouts : outre une main d’oeuvre peu coûteuse qui permet à l’entreprise Suntech d’être le leader mondiale dans le photovoltaïque, la Chine contrôle l’essentiel de la production mondiale des terres/métaux rares sur Terre, éléments indispensables aux hautes technologies5. On ajoutera à terme (avec l’Inde) le plus gros foyer d’ingénieur au monde. Or, la rivalité avec le Japon peut poser/posera problème à plus ou moins long terme en matière de concurrence.


Quant à la France, celle-ci est malheureusement à la ramasse (excusez l’expression) en menant une politique industrielle ne  soutenant pas le développement des énergies renouvelables, au détriment de notre économie nationale. En effet, pour les brevets sur :

  • l’éolien, nous sommes 10ème ;
  • le solaire, 10ème (0,8 % des brevets) ;
  • les piles à combustible, 8ème (1 %).

Lors de la mise en place des plans de relance lors de la crise économico-financière de 2008, la France n’a affecté que 8 % de ces financements aux énergies renouvelables contre 19 % pour l’Allemagne, 34 % pour la Chine et 69 % pour la Corée du Sud (qui est 2ème pour les brevets sur le photovoltaïque, 4ème pour les piles à combustible, 6ème pour l’éolien) 6!


Je finirai en disant que si le Japon met les moyens nécessaires, la reconstruction des zones sinistrées pourrait être l’occasion d’édifier un  modèle durable. Malgré tout cela demandera également une vie plus sobre énergétiquement. On se demandera également quelles seront les conséquences sur Tepco et ses dirigeants bien que l’on puisse être pessimiste quand on voit ce qui s’est passé en Hongrie après la coulée de boue rouge (voir le dernier Monde diplomatique, p. 7).
Je signale au passage que le Monde diplomatique du mois d’avril publie un interessant dossier (entre autres) sur le problème du nucléaire.




Notes.
 1. Voir, ou plutôt écouter à ce propos, l’émission Planète Terre du 30 mars 2011 (France Culture). Page sur le sujet sur le bloc-note de l’émission.
2. Le Japon, puissance nucléaire et culture du risque .
3. Données Eurostats.
4. Guillaume SAINTENY, « Les enjeux géopolitiques des énergies renouvelables », Questions internationales n°45, Paris, La Documentation française, septembre-octobre 2010.
5. Olivier ZAJEC, « Comment la Chine a gagné la bataille des métaux stratégiques », Le Monde diplomatique, Paris, SA Le monde diplomatique, novembre 2010. Lien internet.
6. G. SAINTENY, ibid