Jean-Pierre Chevènement et l’énergie nucléaire : une grosse erreur (à mon avis).

Dans un petit message posté sur son bloc-note, Jean-Pierre Chevènement réaffirme son soutien à l’énergie nucléaire en taclant une fois de plus l’Allemagne. Si certaines de ses analyses sur l’euro, l’union européenne, l’industrie sont très interéssantes, je pense qu’il fait une erreur grossière ici. Je vais répondre point par point à son billet.

1. « La décision de sortir du nucléaire, que les Verts veulent imposer au PS, serait suicidaire pour la France. »  
Il me parait improbable que le PS soit obliger de s’aligner pour des raisons d’alliance politique sur la position antinucléaire de EELV. En effet, les Français accordant une place de plus en plus importante à l’écologie et donc au nucléaire, surtout depuis l’accident de Fukushima, il est normal que les Socialistes se posent la question.

2. Pour J-P Chevènement, le maintien du nucléaire est une question d’intérêt national pour deux raisons :
  • « celui de notre approvisionnement énergétique »
  • « celui d’une des rares filières technologiques d’excellence, où la France se trouve au premier rang mondial » 
   Avec 75 % de la production d’énergie électrique françaisea, le nucléaire est effectivement très important et son bon fonctionnement est réellement une question d’intérêt national. Mais quand on sait que le combustible provient de pays étrangers comme le Niger, nous ne sommes donc pas indépendant énergiquement. De plus, l’insécurité de la région comme le montre l’enlèvement de plusieurs employés d’AREVA amène une implication militaire et diplomatique française dérangeante pour certains (appui à des dictatures, Françafrique…). 
Si la France est dans le peloton de tête en matière de technologie nucléaire, je ne suis pas certain que cela soit désormais ou du moins à moyen terme un atout. En effet, le coût croissant de la filière nucléaire (coût de la technologie EPR élevé comme le montre l’exemple du réacteur Olkiluoto 3b, coût du traitement/stockage des déchets, du démantèlement des centrales, de la dépollution des terrains) alors que celui des énergies renouvelables ne cesse de baisser pose problème. Il faut aussi ajouter que ce leadership technologique n’assure pas la réussite des contrats, loin de là comme l’échec aux Émirats arabes Unis le prouve.
En terme de politique industrielle, si l’État souhaite soutenir un tissu de PME/PMI plus développé, plus solide, il me parait plus intéressant de soutenir la filière du développement durable dont le potentiel en terme d’emplois me parait plus important que celle du nucléaire dont les besoins humains et financiers nécessitent de grands groupes. Malheureusement, le retard de la France par rapport à des pays comme l’Allemagne, le Japon, la Corée ne nous permettra vraisemblablement pas d’obtenir une supériorité technologique comme celle que nous avons aujourd’hui avec le nucléaire. De surcroit, les technologies « vertes » requièrent des quantités croissantes de terres rares dont la production est contrôlée à hauteur de 90 % par la Chine bien qu’elle ne dispose « que » de 50 % des réserves mondiales. Mais on peut espérer contrebalancer cette domination chinoise grâce à une politique de long terme mais la France ne sera pas indépendante sur cette ressourcec.


3. « Fukushima a d’abord été un accident naturel lié à la vague du tsunami qui a noyé les centrales de refroidissement. Aucune décision ne peut être prise en la matière sous le coup d’une émotion même légitime. Le choix de l’Allemagne est désastreux pour l’Europe et d’abord pour elle-même. C’est le charbon qui va remplacer le nucléaire. Bonjour le CO2 ! ».
Si la précipitation est souvent mauvaise, la politique de soutien au développement durable par l’Allemagne depuis Tchernobyl ne permet pas de dire que le gouvernement allemand se lance dans le vide. Par contre, le revirement de Mme Merkel et le plan proposé sont effectivement criticables et critiquésd. A priori, les énergies renouvelables pourraient donc suppléer à la fin du nucléaire allemand. 
Le fait que que l’accident de Fukushima soit d’origine naturelle incite à dire fort logiquement que le renforcement de la sécurité des centrales face à tous les risques pourrait suffir. Mais cela ne règle pas les autres problèmes soulevés, l’abandon à terme est donc logique à moins que l’on puisse maitriser la fusion nucléaire qui semblerait prometteuse (mais d’ici quelques décennies).
Le remplacement par le charbon n’a rien d’évident car l’Allemagne peut utiliser le gaz et les énergies renouvelables à la place, minimisant ainsi les émissions de gaz à effet de serre. Enfin, la filière nucléaire rejette du CO2 : construction, entretien des infrastructures de production, déplacement des employés, traitement et stockage des déchets sur des centaines, des milliers d’années. 


La dépendance extrême de la France pour le nucléaire ne peut nous permettre de sortir du nucléaire d’ici d’aussi brefs délais qu’une Allemagne peut-être trop optimiste (2022) ou la Suisse. Mais la France doit soutenir la création d’une filière solide dans le domaine du développement durable, d’ailleurs EDF ou GDF-Suez, groupes nucléaires se sont déjà lancés dans les énergies renouvelables. Nous devons suivre le scénario négawatt en finançant la construction de bâtiment HQE voire passifs et surtout en rénovant l’isolation du bâti déjà construit. Il faut repenser l’urbanisme en arrêtant de séparer quartiers d’habitations, commerces (en particulier les grandes surfaces) et industrie (pas trop nuisante non plus). L’organisation et le soutien au niveau européen des réseaux ferroviaires et fluviaux doit être un objectif.


Notes.

a. 410 des 542 TWh de la production électrique brute française en 2009, Commissariat général au développement durable.
b. « Olkiluoto 3, le premier réacteur européen mis en chantier depuis la catastrophe de Tchernobyl, est toujours en cours de construction. Avec quarante-deux mois de retard et un dépassement budgétaire de 90 %, ce réacteur est embourbé dans un contentieux amer entre Areva et l’opérateur finlandais. » Praful Bidwai, »Atome contre biodiversité à Jaitapur », Le Monde diplomatique, janvier 2009.


c. Olivier Zajec, « Comment la Chine a gagné la bataille des métaux stratégiques », Le Monde diplomatique, novembre 2010.

d. Le Monde, 06 juin 2011. 

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